Il y a 101 ans, le 4 août 1915, tombait le commandant Barberot. Sur ce blog, j’ai raconté récemment ma recherche de sa sépulture. Mais qu’en est-il du lieu exact de sa mort ? Peut-on l’identifier. Dans les « 10 questions qui cherchent une réponse« , j’ai évoqué une carte récente que m’a transmise Eric Mansuy. Elle m’a relancé dans cette nouvelle quête. Voici les détails de mes premières investigations.

Ce que disent les lieux 

monumentbarberotSur le monument dressé au collet du Linge, on peut lire :

À la mémoire des commandants COLARDELLE tué en tête du bataillon à l’Hilsenfirst le 21/6/1915 et BARBEROT tué ici même le 4/8/1915, des 48 officiers et des 2160 sous-officiers, caporaux et chasseurs du 5ème B.C.P. morts ou disparus au cours de la Grande Guerre.

Une interprétation littérale pourrait laisser penser que c’est donc au niveau même de son emplacement que sa mort serait survenue. Ou bien non loin de là. Est-ce possible ? Les repères placés de l’autre côté de la route, après le musée, indiquent bien que la ligne de front passait à ce niveau. Le monument se trouve bien à la boucle de la route – le collet du Linge – qu’atteignirent les Français au début du mois d’août. Quand le monument fut érigé en 1935, l’emplacement avait-il été choisi par rapport à l’événement, ou simplement parce qu’il était en bord de route, facilement visible et accessible ?

Ce que disent les documents officiels 

colletdulinge2015Le site Mémoire des Hommes fournit deux fiches, comme pour tous les officiers. Chacun donne le même lieu : Schratzmaennele, ce qui correspond au sommet surplombant la route (cote 1045 sur la carte ci-contre). Une indication qui confirme la zone, mais pas précisément le lieu. A moins de penser que le commandant aurait été tué en haut du sommet. C’est la même mention qui est gravée sur sa tombe, récemment retrouvée à Plainfaing. On la retrouve aussi dans toutes les pièces de son dossier militaire.

Ce que disent les journaux de marche

Le journal de Marche du 5e bataillon donne le détail suivant de la journée du 4 août 1915 et de la mort du commandant Barberot :

Dès le matin, le colonel Brissaud, commandant la brigade accompagné du commandant Barberot va faire une reconnaissance en 1ère ligne, accompagné par des artilleurs pour déterminer exactement les points à battre et permettre l’enlèvement du blockhaus situé au sommet du piton, seul point resté aux mains de l’ennemi. Le commandant est à peine rentré à son poste de commandement que l’ennemi commence un bombardement progressif de nos positions. Le bombardement est même assez violent sur les positions du collet linge, c.a.d du 121e bataillon à gauche et de notre 2e ligne à droite. En présence de ce bombardement, le commandant Barberot prévoyant que l’ennemi veut essayer de forcer le col, donne l’ordre au capitaine Müller de porter sa compagnie (la 6ième) derrière la deuxième compagnie (capitaine Marion) à proximité du collet du Linge. En opérant ce déplacement, elle subit quelques pertes par bombardement. Le bombardement augmente progressivement d’intensité, le capitaine Perotet de la 4e compagnie est blessé, le commandant Barberot est tué en sortant de son poste de commandement pour faire retourner quelques chasseurs au milieu desquels un obus venait d’éclater, le capitaine Marion de la 2e compagnie prend le commandement du bataillon vers 16 heures, l’ennemi prononce une attaque et pénètre dans les tranchées du 121e bataillon au col du Linge (ce qui n’était pas difficile, le bombardement auquel elles avaient été soumises les ayant complètement retournées).

D’après le JMO, la mort du commandant Barberot survient donc près de son PC. Les événements décrits suggèrent que celui-ci n’est pas situé près du sommet puisqu’il revient d’une inspection dans cette direction. Le poste est probablement en retrait. D’autre part, le bombardement allemand qui se déclenche (à 9h30) se concentre surtout sur le collet du Linge, à savoir là où la route (encore actuelle) tourne et où est situé le monument actuel. S’y trouve aussi la 2e compagnie, dont le capitaine Marion prend la suite du commandant après sa mort. Le JMO suggère donc implicitement que le lieu de son décès est situé non loin du collet, donc du monument mais en retrait, donc sur la pente qui monte vers la route.

colletdulingegoogleearth

Le JMO suggère que le PC se situerait sur le contre-bas de la route de la route près du collet du Linge (vue actuelle du secteur par Google Earth)

L’historique du 5e bataillon de chasseurs contient des informations similaires, indique lui aussi que le commandant est tué en sortant de son PC. Mais aucune carte du secteur n’est publiée.

Le journal de marche de la 3e brigade de chasseurs – qui ne décrit pas les mêmes conditions du décès (heure notamment différente, contexte de la mort) donne un détail intéressant sur la localisation du PC :

De 17h30 à 19h00, les obus de tous calibres tombent dru sur le bois du Linge, particulièrement sur le saillant S.O où se trouve le poste de commandement et les débouchés des boyaux. Tout mouvement, même celui d’un isolé devient impossible, toutes les communications téléphoniques sont successivement hachées.
C’est à ce moment, peu de temps avant d’être mortellement frappé par un éclat d’obus que le commandant Barberot du 5e bataillon, conformément aux instructions du commandant de la 3e brigade, donne l’ordre aux éléments du 5e et du 54e bataillons qui à sa gauche et à une compagnie du 27e bataillon progressivement rapprochée de ce point de reprendre les tranchées du Collet.

Le texte indique un PC qui serait donc dans le bois du Linge, dans le saillant Sud Ouest. Mais que recouvre ce bois en 1915 ? Et s’agit-il du PC de la 3e brigade de chasseurs, ou bien de celle du 5e bataillon ? Le texte situe aussi l’action des combats au niveau du collet, mais sans précision quant à l’endroit où tombe le commandant.

Florian Hensel, l’un des spécialistes du Linge, que j’ai sollicité donne quelques précisions :

  • d’après de Reyniès, le commandant du 14e BCA, les PC des bataillons et celui de la brigade n’étaient pas situés au même endroit.
  • les emplacements défilés étaient généralement privilégiés pour l’installation des PC
  • la mention « bois du Linge » est très vaste et dépend des appréciations du rédacteur qui l’emploie. Pour certains soldats, la forêt située en contrebas de la route (au nord) était appelée par ce vocable ce qui pourrait correspondre (de Reyniès l’emploie notamment lorsqu’il se situe dans ce secteur en position de réserve alors que les Français occupent la crête du Linge) mais pour d’autres il est question de l’ensemble de la forêt surplombant le Schratz, voire de celle située sur la crête du Linge ou même parfois au-delà.
  • la mention fait à un saillant SO, si elle est exacte, reviendrait à situer le PC sur le boyau 6, soit aux environs du PC de Groupe en mars 1916. Cela peut aussi laisser penser que le PC évoqué dans le JMO est celle de la brigade.

Difficile de conclure sur cette piste.

carte5eBCP

Ce qu’indiquent les cartes 

La carte fournie par Eric Mansuy (cote 24 N 2396 – 129e DI, cartes, 1915) n’est pas datée, mais elle indique clairement le secteur qu’occupe le 5e BCP (cliquez sur la carte pour l’agrandir).

Deux lignes noires successives semblent indiquer « avant » et « après » l’attaque, ce qui permettrait peut-être de bien dater la carte de fin juillet, début août. En haut, la cote 983 et la route qui épouse le col. Trois cases E, F et G situés non loin du monument actuel suggèrent des ouvrages, ce sont probablement les blockhaus occupés par les Français au collet après l’attaque de fin juillet et qui seront disputés par les Allemands après la mort du commandant Barberot. Ils sont situés un peu au-dessus du monument actuel.

On voit aussi clairement le secteur occupé par le bataillon, allant du collet du Linge (le boucle de la route) jusqu’au sommet du Schratzmannele. L’ouvrage H est probablement le blockhaus allemand du sommet, qui sera l’objectif de l’attaque du 1er août, et que le commandant va observer le jour de sa mort avec le colonel Brissaud. La portion de route parallèle aux premières lignes est bien visible aussi. Le PC serait probablement situé derrière.

Florian Hensel m’a transmis deux autres cartes, datées de 1916, donc postérieurs aux événements. L’une d’entre-elles indique plusieurs emplacements de PC. On voit notamment un emplacement au niveau de la 3e compagnie, plus centré entre le collet et le Schratzmanelle, et plus bas sous la route que l’hypothèse formulée à partir du JMO. D’après Florian Hensel, une fois des emplacements défilés identifiés pour l’établissement d’un PC, ils étaient conservés. Le PC du commandant Barberot aurait-il été là ? archives_SHDGR__GR_26_N_823__013__0034__T-22e_bca_mars_1916

Ce qu’indiquent les témoins et acteurs

Outre les JMO, plusieurs témoins ont écrit sur les événements du 4 août, et les conditions de la mort du commandant.

Le général de Pouydraguin, dans l’ouvrage de référence « La bataille des Hautes Vosges » suggère (sans être explicite), que la mort du commandant se déroule bien au Collet du Linge, près du monument actuel. Il donne une heure différente de sa mort que le JMO, et ne détaille pas les conditions exactes :

A 16h et 1/2, une forte attaque d’infanterie se déclenche sur le Linge et le Collet, l’ennemi parvient à s’emparer du blockhaus du sommet du Linge et des tranchées voisines sur le versant Ouest. Le vaillant commandant Barberot du 5e bataillon est tué. Perte irréparable.

Le 5e et 27e bataillons contre-attaquent et parviennent péniblement à rependre la crête du Collet.

Le Sergent Bernardin, dont le témoignage « Dans la Fournaise du Linge » est l’un des meilleurs textes sur le vécu des chasseurs (il est du 5e BCP et sera blessé le même jour que la mort du commandant), est parvenu lors de l’assaut du 1er août 1915, à s’accrocher à 30 mètres du blockhaus du sommet, où il organise ses positions. Il reçoit la visite du commandant Barberot le 2 août, ce qui implicitement signifie que celui n’est pas installé près de ce secteur. Il indique aussi que son secteur est calme, mais que le secteur du Collet est soumis à des bombardement incessants. Sur la journée du 4 août, il écrit :

Vers neuf heures, les batteries du Rain des chênes, qui nous prennent par le flanc gauche et presque de revers, et en même temps toutes celles du secteur Sud, commencent à nous sonner : les feux convergent de trois côtés à la fois. Les projectiles, de plus en plus denses, battent surtout le boyau n°6, et le Collet du Linge où le 121e BCP achève de se faire anéantir. A partir de midi, c’est un pilonnage en règle sur toutes nos positions. Deux fois, avant 15 heures, les Boches amorcent une attaque au Collet du Linge, mais sans résultat : la 2e Cie et nous-mêmes, des pentes du Schratz, les prenons en écharpe avant qu’ils ne soient en vue de leur objectif. Ils vont nous le faire payer. Progressivement, leur « minen », leur obus percutants et fusants se concentrent sur nous hachant les sapins autour du PC du bataillon. C’est à ce moment sans doute que le commandant Barberot est tué, et que le capitaine Marion (2e Cie) prend le commandement du bataillon. Mais nous l’ignorons en 1ère ligne.

La mort est là aussi indiquée plus tardivement que dans le JMO. Le déplacement des tirs d’artillerie après 15h du Collet vers le reste de la position, suggère aussi que le PC n’est pas proche du tournant de la route, mais plus centré par rapport au secteur occupé par le bataillon.

Enfin, François Tisserand, dans « Le Linge, tombeau des chasseurs » où il témoigne de son expérience de chasseur alpin, écrit :

Dans la tranchée conquise [lors de l’attaque du 1er août], durant toute la journée du 3 août, les poilus du 5e s’installent et creusent des boyaux pour communiquer avec ses réserves, sous un violent bombardement allemand.

La position de ce bataillon et surtout celle des deux compagnies en pointe est instable et difficile. Aussi le Commandant du 5e veut se rendre compte et, prévoyant une attaque imminente de la part des Allemands, va reconnaître la situation de ses Chasseurs dans la première ligne. Arrivé près de la tranchée, le Commandant Barberot du 5e BCP est tué net par un éclat d’obus.

L’action est située avant 16 heures, et la mort est décrite en première ligne. Mais Tisserand n’est pas du 5e BCP, la précision de son témoignage est donc sujet à caution.

Quelle conclusion ? 

Comme l’indiquent les différents éléments exposés au-dessus, les conditions de la mort du commandant ne sont pas unanimes. Néanmoins, les sources les plus fiables indiquent bien une mort près du PC du 5e bataillon. Situer ce PC est donc la clé de la réponse. Or pour cela, il faudra une carte de la période de juillet/août 1915 qui l’indique. Existe-t-elle ?

On peut toutefois penser que le PC indiquée par la carte de Florian Hensel, comme une réponse probable. Elle correspond au bas du carré rouge sur la photo Google Earth, position déduite des textes du JMO. J’ai sollicité d’autres connaisseurs, en déposant une question sur le forum 14-18. Sans réponse pour l’instant…

Parcourir la zone derrière le monument

A défaut d’une visite les prochains jours, le remarquable site de Pierre Grande Guerre offre des images le long du chemin qui démarre derrière le monument, en bas du son reportage sur le Wettstein-Schratzmännele. De nombreuses photos, mais qui témoignent avant tout de fortifications allemandes, souvent postérieures aux combats de 1915 (ce que me rappela récemment Eric Mansuy : les fortifications visibles sont celles de la fin de la guerre, pas nécessairement ceux des combats de l’été 1915). Lors d’une prochaine visite, cela sera l’occasion d’explorer de plus près les emplacements suggérés par la carte de 1915…

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2 commentaires

  1. Avatar
    • Alain GROS-MUSCULUS

    • 28 août 2016

    • 17:15

    • Répondre

    En ce qui concerne le témoignage de François Tisserand, on ne peut certes pas douter de sa sincérité, néanmoins, il ne faut pas oublier que son ouvrage, « Le Linge, tombeau des Chasseurs », que vous mentionnez, a été écrit en 1977 (Il est mort en 1979). Donc, le témoignage d’un octogénaire, qui se souvient de ces événements, alors que 62 ans se sont écoulés…

    • Philippe van Mastrigt

      Effectivement, le témoignage est ancien (je crois que la rédaction est de 1968). Etant donné la précision de certains épisodes, il a du néanmoins disposer de notes prises dans un carnet. Mais comme tout témoignage, il peut être sujet à caution. Dans le cas présent, François Tisserrand n’était pas du même bataillon. L’information qu’il a pu noter provient alors d’informations circulant de bataillon à bataillon.

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