Suite à la publication de l’article sur le Noël du 1er bataillon en 1914, Michel Putz m’a transmis deux courriers de son grand-père, le capitaine Joseph Juvanon du Vachat, et m’a autorisé à les publier sur ce blog. Commandant de compagnie au 3e bataillon, le capitaine Juvanon du Vachat est au repos le jour de Noël, contrairement au bataillon Barberot.Le 21 décembre, le bataillon avait quitté St Michel pour Voivre. Le 24 décembre, le bataillon est déplacé à Dénipaire, où il remplace le 2e qui est remonté vers la Fontenelle. Plusieurs points intéressants sont à noter dans ces deux courriers, points qu’on retrouve par exemple dans ceux des Saint-Pierre (La Grande Guerre entre les lignes) : les officiers logent chez l’habitant et disposent d’un cheval qu’ils utilisent au moment des cantonnements ; les habitants montrent souvent des signes de sympathie avec les soldats, même si ce n’est pas toujours le cas; les offices religieux ont beaucoup de succès, la grande guerre sera d’une certaine manière un retour au spirituel pour beaucoup de combattants; les écrits aiment raconter les bons repas qu’on arrive à faire au front ou à l’arrière, avec de multiples détails, peut être parce que ceux servis dans les tranchées laissent parfois à désirer.

Le 22 décembre 1914

Le village de VoivreMa chère Maman
Nous sommes depuis hier dans un autre village à 3 kilomètres de celui que nous avons quitté et tout près de celui que nous avions occupé fin novembre.
Nous sommes légèrement plus près de l’ennemi mais sans danger : notre période de repos continue. Comme nous sommes dans le fond de vallée, il fait un peu plus humide et un peu plus froid.
Les jours passés nous avons mangé dans une pièce où les fenêtres avaient leurs carreaux brisés par les balles ; les courants d’air m’ont fait enfler l’œil gauche ; je l’ai imbibé d’une compresse de camomille offerte par une jeune fille de la maison.
Mon cheval est boiteux : un pied piqué par un clou, je suppose. Il va sans doute être évacué vers l’arrière et j’en prendrai un autre.
J’avais envoyé 20fr à Benoît et Francine pour leurs étrennes. Benoît m’avait écrit il y a peu de jours. Il vient de m’envoyer réception du mandat, en termes très émus et reconnaissants. Il me dit qu’il va très bien et espère me rencontrer un de ces jours.
Ici, le village a été brûlé par les allemands. Ils ont notamment détruit les maisons dont les propriétaires s’étaient sauvés en fermant les portes. Mais nous avons trouvé à nous loger tout de même. J’ai une grande chambre et un bon lit.
Nous avons mangé du veau depuis 3 jours sous toutes les formes : blanquette, rognons et ris au madère, pieds et tète à la vinaigrette, pâté chaud. Je crois que c’est la fin ; cela nous a changés du bœuf qui fait le fond de la nourriture en campagne. Ici nous mangeons chez une jeune dame qui habite avec sa sœur de 11 ans ; comme nous occupons la cuisine et la salle à manger, elles nous tiennent compagnie à table. Son mari est réserviste aux environs et elle peut le voir de temps en temps s’il est au repos.
Nos avons eu à dîner le capitaine Combe qui a de bonnes nouvelles de sa famille.
Le 23, il est prévu que nous passerons Noël ici. Il y a une église, on répète les chants pour la messe et j’ai acheté un cochon pour le réveillon.
Au revoir, ma chère Maman, je vous embrasse bien toutes ainsi que les petits.

Le 25 décembre 1914

Ma chère Maman

Nous avons réveillonné cette nuit. Pas de messe de minuit et défense de faire du bruit dans le cantonnement. Aussi je me suis couché à 9 heures.
Levé ce matin à 7 heures. Quelques paperasses à signer et menus ordres à donner. En principe repos toute la journée si l’ennemi le permet. A 9 heures j’ai été à la Grand Messe donnée par l’abbé Cottard-Josserand, chœurs par les militaires, sermon patriotique par le susdit abbé, église bondée de militaires.
Après quoi une aimable institutrice nous a emmenés prendre l’apéritif. Elle avait trouvé dans sa cave une vielle bouteille de l’Abbaye de Pontarlier, signée Pernod Fils…Tu penses bien si on a fait honneur à ce fruit défendu (impossible en effet de se procurer de l’absinthe ici). Après cela nous avons fait honneur à la poularde de Bresse que nous avons mangé rôtie, précédée de deux plats de cochon, (hure à la vinaigrette et filet sauté aux marrons) arrosée de deux bouteilles d’un excellent Mercurey, dessert et champagne, café et pousse café. Pour faire la digestion je suis parti à cheval dans le village où nous avons logés précédemment rendre visite à nos hôtes.
Obligé partout à accepter un verre de Quetsche (kirsch de prunes) et de me laisser fleurir d’un petit drapeau belge que les jeunes filles vendent ici comme à Belley.
Pendant ce temps le canon tonne…mais si peu que nous n’y faisons plus attention.
Mon nouveau cheval va très bien ; le seul défaut que je lui connaisse c’est qu’il a la bouche si sensible (par suite d’une blessure ancienne) qu’il faut se mettre à trois pour lui passer la bride.
Je ne me rappelle pas si je vous ai écrit que celui que j’ai amené de Belley est mort avant-hier. Il avait mal au pied et peut-être ailleurs et depuis 15 jours je ne le montais plus.
Je te remercie bien de ta lettre N°7 apportée par Piébourg. J’ai eu grand plaisir à le revoir et à causer avec lui de Belley.
Mon œil va mieux, il est encore un peu rouge, mais ne me fait plus souffrir ; le médecin me conseille de porte un verre fumé, mais comme le temps est couvert en ce moment je n’en vois pas la nécessité et ce serait plutôt gênant s’il fallait aller au combat.
Nous avons passé une excellente journée, mais notre période de repos touche à sa fin et un ces jours nous retournons aux tranchées, peut-être à l’endroit souligné sur la carte postale envoyée ce matin à Pierre*. Pauvre gosse, il ne peut pas encore lire !

Je vous embrasse bien tous.
Joseph

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