Récemment, Eric Mansuy m’a transmis le nom de cinq officiers du 133e RI, dont les tombes sont situées dans le carré militaire de La Croix-aux-Mines, et les noms inscrits sur le monument. Un peu intrigué par le lieu que je n’avais pas associé au 133e, une rapide recherche m’a permis de les associer aux combats au col des Journaux. Des combats très durs, où le 133e RI eut de nombreuses pertes, notamment parmi les officiers (le commandant Barberot remplaça le commandant Falconnet blessé, le commandant de Corn du 3e bataillon est fait prisonnier…)  et fut près de l’anéantissement.

Le carré militaire ne compte que 29 soldats, et parmi ceux-ci seuls ces cinq officiers sont du 133e RI :

  • Ferdinand Marius Audé, capitaine commandant la 2e compagnie, tombé le 30 août 1914 (ou le 1er septembre d’après la tombe)
  • Henri Jean Desbazeille, sous lieutenant, 2e compagnie, tombé le 30 août 1914
  • Raymond Pancrede Dircksen, lieutenant, 3e compagnie, tombé le 30 août 1914
  • Léon Henri Millet, sous-lieutenant, 3e compagnie, tombé le 30 août 1914
  • Henri Vincent Faivre – sous lieutenant, 11e compagnie, tombé le 7 septembre 1914

Dans le même carré, un simple soldat du même régiment, Jean-Claude Dumont, tué le 30 août 1914 à la tête de Béhouille.

Pourquoi ces soldats ont ils été inhumés ici ? Une rapide consultation de Mémorial Genweb pour les combattants du 133e RI morts les 30 et 31 août, ou le 1er septembre, montre qu’ils ont été inhumés sur plusieurs sites :

  • Nécropole de La Fontenelle
  • Nécropole de Bétrimoutier
  • Nécropole de Saulcy sur Meurthe
  • Carré militaire de Fraize

La dispersion des lieux laisse penser que la logique est peut être à rechercher dans les regroupements des tombes provisoires après la guerre. J’avais déjà constaté lors de ma visite au cimetière de Saint-Jean d’Ormont, que les combattants inhumés derrière l’église, ne répondaient pas non plus à une logique chronologiques ou de lieu de combat. Un sujet à approfondir…

Comment ces combattants du 133e RI sont-ils tombés ? L’historique du régiment reprend les combats du 30 août où il décrit les conditions de la mort de trois combattants du 1er bataillon (capitaine, Audé, Sous-lieutenant Desbazeille et Lieutenant Dircksen). Rappelons que ce bataillon est celui du commandant Barberot, qui en prendra le commandement quelques jours plus tard. Le sous-lieutenant Millet n’est quant à lui pas cité :

Bois de la behouilleA Fraize, où 1er bataillon arriva vers 10 heures, les habitants firent à nos soldats un sympathique et généreux accueil. Mais des blessés des 13e et 22e B. C. P. racontaient que là-haut, au col des Journaux, depuis quatre jours, leurs bataillons se battaient sans répit.

Le canon tonnait sans arrêt et le crépitement des mitrailleuses arrivait distinct, proche déjà. On comprit tout de suite la gravité de la situation qu’une heure auparavant on ne soupçonnait même pas. Le combat engagé devait être décisif. Le 1er bataillon était arrivé comme renfort et il allait être engagé immédiatement.

Vers 11 heures, le colonel Dutreuil vint se mettre à sa tête, avec ordre de prendre aussi le commandement des 13e et 22e B. C. P., pour s’emparer de la cote 639 et de la Tête de Béhouille. Le départ de Fraize se fit avec une gravité émouvante : chacun était prêt au sacrifice qui pouvait lui être demandé.

Après une ascension d’une heure et demie on arriva au col occupé par le 13e chasseurs. La fusillade crépitait sans discontinuer. Au travers des sapins, sur de petites crêtes à l’est du col, on distinguait la ligne des tirailleurs ennemis. Le bataillon descendit le versant et s’installa derrière le premier mouvement de terrain.

En arrière, parallèle au front d’attaque, passait le col des Journaux, hérissé de grands sapins. A mi-pente des contreforts, et perpendiculairement à eux, courait un mouvement de terrain, en forme de dos d’âne. Ce mouvement se décomposait lui-même en quatre bosses successives dont la plus extrême, boisée au sommet, était aussi la plus élevée et formait la pointe de l’éperon qui dominait les vallées de la Meurthe et de la Fave ainsi que le débouché du col de Sainte-Marie-aux-Mines : c’était la Tête de Béhouille. De chaque côté de cet éperon dentelé, deux ravins profonds : à gauche celui de Mandray, à droite celui de la Croix-aux-Mines.

cartecoldesjournaux
Le premier bataillon avait pris position derrière le premier repli de terrain, et l’ennemi était dans le bois à 100 mètres à peine. Le capitaine Cornier indiqua au commandant Falconnet qu’il convenait de commencer l’attaque par la corne du bois. Malheureusement les trois autres compagnies s’élancèrent avec trop d’entrain, avant que l’ennemi n’eût été attiré à la corne. Pendant qu’elles franchissaient les 100 mètres à découvert, un feu meurtrier les faucha, et la plupart des officiers, – capitaines Tusseau et Audé, – lieutenants Dircksen et Desbazeilles, tombèrent, tués ou blessés. Le bataillon n’en continua pas moins sa marche, et, la 4e compagnie en tête, il bouscula l’ennemi et commença la poursuite. Accroché aux pentes de la troisième crête, il finit par s’en rendre maître, capturant même des prisonniers. Il ne restait plus qu’à enlever le dernier piton rocheux, au sud de la Tête de Béhouille. Mais là, on se heurta à des positions fortement organisées; d’autre part, les chasseurs, qui attaquaient la Tête de Béhouille par l’ouest, étaient fatigués par les combats des jours précédents et n’en pouvaient plus. On fit alors appel au 3e bataillon qui était au col de Mandray, et, en fin de journée, on tenta un nouvel effort. Vers 19 heures, on réussit à pénétrer à nouveau dans les positions ennemies. La 4e compagnie – qui, moins éprouvée au début, avait pris ensuite la tête du mouvement, – parvint jusqu’aux pentes sud-est de la Tête de Béhouille, mais, arrêtée par une violente fusillade, elle ne put pas la gravir.

La nuit d’ailleurs était venue. Le régiment coucha sur ses positions à 100 mètres de l’ennemi. De toutes parts s’élevaient les plaintes des blessés appelant nos brancardiers, dont les silhouettes s’éclairaient aux rayons blafards de la lune: «Kamaraden», criaient les Allemands. Certains d’entre eux s’avisèrent d’appeler en français pour faire croire qu’ils étaient des nôtres. Mais une patrouille conduite par le lieutenant Girard, choisi pour sa parfaite connaissance de la langue allemande, éventa le guet-apens, et la nuit finit dans un calme relatif. Au loin, on entendait rouler les convois ennemis : les Boches amenaient des renforts et de l’artillerie.

Parmi les héros de cette journée il faut citer l’aspirant Faivet. Arrêté devant une maison par des coups de fusils partis des fenêtres, il se précipita par la porte, revolver au poing, et captura, à lui seul, six Boches qu’il ramena dans nos lignes avec le plus grand calme. A signaler aussi la mort héroïque du lieutenant Dircksen. La 3e compagnie, qui perdit ce jour-là trois officiers sur quatre, avait un objectif rocheux propice à la défense et particulièrement difficile à enlever. L’ennemi s’y fit tuer sur place, à la baïonnette, plutôt que de se rendre. Le lieutenant Dircksen fut133 - AUDE Ferdinand Marius superbe de courage et d’audace. «On vous vengera», cria-t-il à un sergent qui venait de tomber à ses côtés. Et il s’élança, un fusil à la main, entraînant ses hommes sous les balles, aux accents du Chant du Départ. Mais il tomba à son tour et expira tout près du cadavre du sergent. Le capitaine Audé, commandant la 2e compagnie, avait été lui aussi frappé, au moment où il guidait ses hommes à l’assaut, sabre au clair, aux cris de «En avant, les enfants de la 2e ! » Une balle le foudroya.

133 - FAIVRE Henri VincentPour le sous-lieutenant Faivre, jeune saint-cyrien qui vient de rejoindre le 133e RI quelques semaines auparavant, sa mort survient le 7 septembre 1914, lors d’un attaque sur le col de Mandray. La 11e compagnie du 3e bataillon (de Corn) est engagé avec d’autres unités de chasseur, alors que le 1er bataillon du 133e RI a été mis au repos. L’attaque réussit, mais les pertes sont lourdes. Le journal de marche parle de 30 morts. Une citation à l’ordre de l’armée du 26 septembre 1914, pour le sous-lieutenant Faivre, détaille les conditions :

Vaillant officier; a pris le commandement de sa compagnie dans un moment critique, en l’absence du capitaine blessé [Il s’agit du capitaine Laroche]; est mort héroïquement à la tête des ses hommes.

133 - DIRCKSEN Raymond PancredeReste que plus de 100 ans, la mémoire de l’un de ces combattants n’est pas totalement honorée. En effectuant mes recherches sur le lieutenant Dircksen sur la base Mémoire des Hommes, je tombe à ma grande surprise sur une fiche « Non Mort pour la France ». Est-ce possible ? Ces fiches sont souvent ceux de combattants morts de maladie non liés à la guerre, ou bien de fusillés. Aurait-on écrit une histoire différente dans l’historique que le véritable comportement de l’officier, moins glorieux ? Une rapide question sur le forum 14-18 permet de lever ce doute : il n’y a pas de doute quant à son comportement, et la fiche est une du type « non statué ». Une citation lui est conférée :

…Officier plein d’entrain et d’une ardeur exceptionnelle. Chargé avec sa section de coopérer à l’attaque d’une position ennemie, a brillamment enlevé sa troupe au cri de : « En avant, les enfants, nous les tenons ! » Est tombé mortellement frappé en arrivant sur la position, le 30 août 1914. A été cité.

Il semble qu’il y ait eu un doute quant à son décès, et la Croix Rouge établit une fiche. La famille de l’officier semble être situé en Suisse, lui même étant célibataire. Est-ce la raison pour laquelle sa fiche définitive Mort Pour la France n’a pas été établie ? Ou bien cette fiche a-t-elle été perdue ? Dans tous les cas, le problème a été mentionné au Service Historique. A suivre…

FicheDircksen

Les officiers et le soldat du 133e RI ont bien entendu été indexés sur le site Mémoire des Hommes.

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4 commentaires

    • MOURLIN Françoise

    • 11 décembre 2017

    • 12:58

    • Répondre

    Merci pour votre réponse si rapide; je n’ai que des photographies en uniforme de mon grand oncle et, peu habile avec internet, je dois me renseigner pour savoir comment effectivement les mettre sur ce blog.

    Je sais qu’il était né à Menotey dans le Jura mais vais rechercher les détails précis de la vie de ce jeune homme issu d’un milieu modeste mais dont les qualités intellectuelles avaient alerté son instituteur puis ses professeurs au Collège de l’Arc à Dole.
    Je suis très heureuse de pouvoir lui rendre hommage.

    D’autre part, je dispose des mémoires de mon grand-père Henri Mourlin qui se trouvait à Verdun, Chemin des Dames etc… et n’a dû son salut qu’au fait d’avoir suivi un stage afin de devenir aviateur alors que toute sa compagnie était décimée; pouvez-vous me conseiller en me suggérant une association qui pourrait recevoir ce manuscrit?

    Je suis infiniment touchée par votre action.
    Bien à vous.
    Françoise Mourlin

    • Philippe van Mastrigt

      Bonjour madame,

      je vous contacte par message privé. Je m’occuperai de la mise en ligne de vos éléments. Pour le manuscrit, j’ai quelques contacts éventuels que je peux vous transmettre aussi.

      Bien à vous

    • MOURLIN Françoise

    • 10 décembre 2017

    • 23:10

    • Répondre

    Je suis très émue, voici fort longtemps que je recherchais des indices pour retrouver l’endroit où petite fille j’avais accompagné ma grand-mère, née Aline Millet/épouse Mourlin soeur d’Henri Millet Saint Cyrien, mort si jeune, de 10 ans son aîné.

    J’ai également le souvenir d’une tombe sans stèle simple carré de gravier.
    Est-ce au même endroit?…Je l’ignore mais retournerai à  » La croix aux Mines « 

    • Philippe van Mastrigt

      Bonjour madame,

      je suis heureux que cet article vous ait permis de renouer le fil perdu. Le cimetière compte d’autres tombes de soldats, et probablement votre souvenir de petite fille a-t-elle mémorisé l’une d’elles.

      Si vous disposez d’un portrait et de quelques détails concernant votre grand-oncle, ce blog peut lui rendre hommage par un article.

      Bien à vous

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