chevrier de corcellesEn plein échange sur le mortier lourd pris à la cote 830 (et la publication de mon dernier épisode de « Sur la piste du commandant Barberot », dédié à ce champ de bataille), le lieutenant-colonel Pierret – président de l’amicale du 133e RI – m’a transmis le témoignage écrit du caporal (futur aspirant) Louis Chevrier de Corcelles, lors de la prise de cette cote, le 15 juin 1915. Le récit – remarquable – décrit « de l’intérieur » chaque minute de l’attaque et je le reprends ci-dessous.

Louis Chevrier de Corcelles (1895 – 1916) s’était engagé comme volontaire au 133e RI et était caporal au sein de la 1ère compagnie du 1er bataillon. Sous l’initiative du capitaine Cornet-Auquier (commandant la 1ère compagnie), il est promu aspirant et rejoint le 23e RI. Il sera tué le 30 juillet 1916 sur la Somme, au bois de Hem. Il est enterré au cimetière de Bourg-en Bresse.

A ce moment-là, il était 4 h. 30, je me trouve à côté de MANISSIE, mon sergent. Passe alors le commandement de « baïonnette au canon », puis un coup de cornet, donné par le commandant BARBEROT, que je vois à droite, à 25 mètres de moi, debout sur la tranchée, attentif et anxieux.

Les clairons sonnent la charge.

Nous grimpons sur le parapet.

MANISSIE casse un barreau d’échelle et jure comme un templier ; je le bouscule et me hisse. Nous voilà tous dehors, criant et hurlant. Les 65 tapent devant nous et allongent leur tir. Je ne vois que de la poussière, des excavations et des débris de toutes sortes. On ne se rend même pas compte des tranchées qu’on traverse, on court et on saute dans un chaos. Un Allemand tout jeune se dresse devant moi, je lui mets ma baïonnette au ventre, en lui disant, en allemand, de se rendre et d’aller à l’arrière, ce qu’il fait aussitôt. J’ai su, le lendemain, qu’il avait été misérablement tué à l’arrière et cela m’a fait beaucoup de peine.

Toutes les unités étaient déjà mélangées et je me trouvais, à ce moment-là, avec LYANDRAT, sergent à la 3e section. Nous apercevons alors le lieutenant JOLY, debout sur un monceau de pierres, qui rassemble son monde. Je cours à lui. Tous, très emballés, nous hurlons : « En avant, à Metzeral ! » JOLY, ravi, rit et gesticule. A droite sonne : en avant ! et la charge repart. Nous sommes cette fois sur le versant de Metzeral et nous descendons à fond de train la Cote 830. J’arrive ainsi à la troisième tranchée allemande, je saute dedans, JOLY est tout près et les Allemands sont à gauche. On tire de tous côtés. Je fais feu tant que je peux, cherchant à enfiler, avec mon tir, le couloir où les ennemis se démènent comme des diables ; la poussière et les détours de l’ouvrage m’empêchent de les bien voir, mais je tire à toute volée ainsi que le lieutenant qui a pris un fusil. Ils ne sont qu’à cinq pas de nous et nous les fusillons de côté pendant deux minutes, aidés par le reste de la section qui les prend de front. Ne voyant plus rien bouger, je m’avance dans la tranchée et me bute presque aussitôt aux corps des Allemands. Ils sont là quinze ou vingt, sur un espace de vingt mètres, recroquevillés et remuant encore, tous tombés sous nos balles. Ils avaient été surpris, s’attendant à nous voir monter des pentes est, tandis que nous les avions pris à revers, après avoir franchi deux tranchées où les nettoyeurs de la 4e section firent pas mal de prisonniers.

Tout n’est pas fini. Remonté sur le parapet, je vois trois ou quatre Boches, à 50 mètres, descendant à toute allure les pentes où nous venons de nous arrêter. Je vide mon magasin sur eux ; un chancelle et va tomber un peu plus bas, les autres disparaissent. J’aperçois à ce moment l’aspirant CUYNET – très chic ! Quoique blessé d’une balle à la cuisse, il se tient bien et commande. Le lieutenant JOLY sort alors de la tranchée, je le rejoins et me mets, sur son ordre, à la tête d’une patrouille de quatre hommes : CHANAS, ROZIER, BAUDIN et MAGNIN.

Il s’agit de maintenir le contact et de couvrir, le cas échéant, l’approche de la section qui va descendre, en lignes d’escouades, sur Metzeral. Je m’avance donc lentement, profitant de tous les arbres, ayant à ma gauche ROZIER et CHANAS, à ma droite BAUDIN et MAGNIN. Nous faisons cinquante pas, et nous voyons remuer dans le taillis, d’où partent quelques coups de fusil.

A ce moment, je regardai à ma gauche : ROZIER tirait sur des Allemands qu’il voyait très distinctement à travers les arbres, à quinze ou vingt pas. CHANAS, à genoux, s’apprêtait à tirer aussi, lorsqu’il reçut une balle en plein cœur et tomba à la renverse. J’allais continuer à avancer, lorsque le lieutenant JOLY m’envoya l’ordre de rentrer dans la 3e tranchée. On lui a prescrit de ne pas avancer davantage. L’aile gauche, paraît-il, n’a presque rien fait. L’Eichwälde et le Braunkopf tiennent encore et il est inutile d’aventurer des unités dans une vallée dont l’ennemi occupe les premiers versants.

Source : « Anthologie des Ecrivains Morts à la Guerre », Edgar Malfère, Amiens, 1927, Vol. 5, pp. 67-72.

A cette occasion, sa fiche Mémoire des Hommes a été indexée.

 

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