Le samedi 23 juin 2018, le site de la Cote 627 – la nécropole de La Fontenelle – accueillait le soldat Louis de Corcelles par une présentation de mon ouvrage, suivie d’une visite de plus d’une heure et à deux voix, sur le thème « Septembre 14, La Fontenelle devient Cote 627« . Voici un premier court compte-rendu de ce très bel après-midi.

Nous étions près de 40 personnes rassemblées en plein air devant la nécropole, que les bénévoles de Ban-de-Sapt avaient nettoyée le matin même. Parmi les présents, Véronique Janeaz, venue spécialement de Belley (et dont l’histoire de son arrière-grand-père est raconté ici sur le blog), le chef d’escadron Albert Denizot, responsable du Souvenir Français de Senones (voir l’article sur le 101 anniversaire de la reprise de la Fontenelle), Daniel Geneix, l’un des guides bénévoles des sites de la grande guerre dans les Vosges (voir l’article publié ici), le maire de Ban-de-Sapt, Serge Alem et celui de Saint-Jean-d’Ormont, Christian Demange,  la nouvelle responsable de l’office de tourisme de Senones, ainsi que les nombreux bénévoles de l’équipe (Yvon Warin, David Ancel … que me pardonnent ceux dont je n’ai plus les noms…) et  qui œuvrent pour la valorisation du site.

Ce fut l’occasion de dédicacer le nouvel ouvrage, ainsi que quelques exemplaires du précédant, et d’échanger avec les participants. Un grand merci à tous ceux qui manifestent ainsi leur intérêt pour ce travail et son sujet.

Le parcours de Louis de Corcelles et ce que nous apprennent ses lettres

Louis de Corcelles, Charles Barberot et La Fontenelle – Cote 627

La présentation du livre fut précédée d’une intervention introductive de Yann Prouillet. Yann rappela le lien fort qui unit Louis Chevrier de Corcelles et le commandant Charles Barberot au site de la Fontenelle. Leur bataillon conquit la crête le 16 septembre 1914 et le commandant mit en œuvre dès la fin septembre des travaux de fortification remarquables pour l’époque. Son bataillon, puis le régiment reçurent le qualificatif de « sapeurs », et le commandant celui de « fortificateur de la Fontenelle ». Yann mit aussi l’accent sur le témoignage et le paradoxe partagé avec d’autres combattants. Bien qu’acteurs ou proches témoins, ils ne saisissent pas toujours les faits et les drames dont ils sont pourtant si proches. Yann donna rendez-vous en fin de visite pour dévoiler les véritables conditions de la mort du lieutenant-colonel Dayet.

Le parcours de Louis de Corcelles

Ce fut ensuite l’occasion d’évoquer le parcours de Louis de Corcelles, soldat remarquable et remarqué : ses origines tant enracinées dans le Bugey et la Bresse (voir l’article : A la découverte du Bugey : Ambutrix (2)), mais aussi dans la lointaine Grèce dont est originaire son ancêtre Yéméniz ; ses études brillantes et l’éducation intégrale qui le façonne ; son goût pour le grand air, la nature et la chasse ; son engagement comme volontaire le 25 août et une formation militaire plus que réduite (moins de 10 jours !).

Il va ensuite vivre tous les combats du 133e RI : conquête de La Fontenelle en septembre 1914 puis de Gemainfaing, face à face au Spitzemberg et dans l’Ormont en décembre 1914 et janvier 1915, engagement dans les durs combats de février et mars 1915 pour contenir les Allemands qui ont réussi à prendre pied dans les positions françaises, prise de la cote 830 en juin, reprise de la Fontenelle en juillet 1915. Louis reçoit trois citations (dont deux à l’ordre de l’armée) ainsi que la médaille militaire de la main du général Joffre en personne. Sa taille remarquable – 1m92 – permet de l’identifier sur les cartes postales de la revue du généralissime. Il passe sergent puis part en janvier 1916 pour une formation d’Aspirant. Passé à la sortie de Saint-Cyr au 23e RI, il trouvera la mort dès son premier engagement sur la Somme le 30 juillet 1916.

Ses courriers offrent de nombreux angles de lecture, que j’ai souhaité résumer pendant l’intervention autour de quelques thèmes. Tous bénéficient du talent de l’écrivain en herbe, dont l’écriture donne un détail précis et riche, agrémenté de références et de réflexions. Un apport précieux que ce regard du fond de la tranchée par celui qui est simple soldat puis caporal avant de passer sergent puis aspirant.

Le récit des combats et de la vie des tranchées

Il y a d’abord le récit des combats du secteur, d’une rare précision. Louis raconte par exemple ,avec forces détails, la prise de la Cote 627 le 16 septembre 1914, les combats de février-mars 1915 pour contenir les « impériaux », les événements autour de Battant-de-Bourras en mai 1915, la prise de la Cote 830 (un des meilleurs récits) ainsi que l’assaut de la Fontenelle en juillet.

Ces combats sont complétés en filigrane avec la vie des tranchées. Louis n’oublie rien ! du courrier qui n’arrive pas, de l’équipement (lampe de poche, jumelles, appareil photo) qu’il réclame à ses parents, des poux qui le menacent, de la nourriture et des boissons servies (dont le fameux « schnick »), de ses camarades qu’il lie toujours au Bugey, de ses rapports avec ses chefs (le commandant Barberot, le capitaine Cornet-Auquier, le lieutenant Munsch), de son regard sur l’ennemi, des anecdotes du front, des ses lectures de l’actualité, des ses périodes de repos… Seuls les corvées de fortification ne l’inspirent guère, et il semble les oublier sciemment. Il ne mentionne pas non plus la guerre des mines, peut-être pour ne pas inquiéter ses parents. Lire ensuite le livre de Remy Cazals sur la vie quotidienne des tranchées (« 14-18 Vivre et mourir dans les tranchées » par R. Cazals et André Loez, Ed. Taillandier, 2012, 297 p.), c’est prendre conscience que le texte de Louis de Corcelles est d’une richesse extraordinaire sur ce sujet.

La dimension familiale et sociale

Louis de Corcelles nous plonge dans une famille aux racines profondes enfouies dans le Bugey et la Bresse, parfois de la Grèce. C’est un voyage généalogique et historique qu’il offre au lecteur. Louis n’hésite jamais à évoquer ses ancêtres mais aussi le terroir auquel sont rattachés lui et ses camarades. Son récit est rempli de détails sur son engagement patriotique, partagé avec son milieu social. Frères et cousins sont souvent officiers, beaucoup tués ou prisonniers durant les deux premières années du conflit. Le contraste avec d’autres récits, comme celui du soldat Comte ou de Joseph-Laurent Fénix, sur des événements partagés, montre que tous ne vivaient pas la même guerre.

La richesse littéraire

Au-delà du récit, on ne peut qu’être séduit par la qualité littéraire des courriers. Un français recherché, des tournures soigneusement rédigées, un vocabulaire précis, le recours au registre poétique (« C’est aujourd’hui la fête d’Etienne (28 ans), dites à Maman que mes pensées vont à lui, à ce beau héros, à cette fleur de France meurtrie dans les champs d’Einville ») … Louis préserve dans les conditions difficiles du front l’exigence de l’aspirant à l’école des Chartes et le goût de l’écriture. C’est que la littérature est aussi pour lui une exigence vitale. Il réclame journaux littéraires et ouvrages, et trouve dans les œuvres antiques comme contemporaines un dépassement de son rude quotidien (dont il minore sans aucun doute les conditions dans ses lettres). On retrouve des vers de Peguy (Corcelles cite un extrait de son fameux poème Eve) qui côtoient ceux de Virgile, Victor Hugo qu’il évalue face à d’Annunzio

La confrontation des récits

Outre l’aide à la compréhension des textes (précisions sur les personnes mentionnés, liens familiaux, références littéraires et géographiques…), le travail de commentaire m’a permis de mettre en de confronter les écrits à ceux d’autres témoins : le commandant Barberot (dans ses lettres publiées ici), le lieutenant puis capitaine Cornet-Auquier, le soldat Comte (dont les carnets n’ont pas été publiés), le soldat Joseph-Laurent Fénix, Joseph Saint-Pierre du 23e RI… C’est l’occasion de montrer les convergences et les divergences sur la perception des événements, l’apport mutuel de détails (sur la mort de Dayet, du capitaine Cornier…), les angles si différents. Sans conteste, les écrits de Corcelles sont ici d’un apport majeur.

Les mystères qui demeurent…

Yann Prouillet profite de la fin de ce court survol de l’ouvrage pour évoquer deux mystères que l’analyse 100 ans après permet d’exhumer.

7 courriers manquants retrouvés

Tout d’abord les 7 courriers absents de la publication privée de 1921, et qu’un hasard mit entre les mains de Philippe Feune, passionné de la Grande Guerre. Il les publia en 2001 dans la revue La Grande Guerre Magazine, ignorant l’existence du livre. Le rapprochement eut lieu par hasard, entre le « trou » du récit du mois d’octobre 1914, et cette publication. Il fut décidé de les réunir dans cette nouvelle édition. Pourquoi étaient-ils absents ? Le mystère demeure…

Les oeuvres littéraires inconnues

Il y a ensuite la présence de Louis Chevrier de Corcelles dans l’Anthologie des Ecrivains morts à la Guerre, publiée entre 1924 et 1926. Sa notice évoque une œuvre littéraire publiée dans sa jeunesse « dans des revues d’avant-garde », mais jamais précisée. Et ce qui est publié comme extrait se trouve de fait dans l’ouvrage que le père de Louis publia in memoriam. Quelles sont donc les autres œuvres ? Existent-elles ? Pourquoi Louis a-t-il été retenu dans l’anthologie, ce qui lui vaut sa présence au Panthéon ? Les questions restent entières, d’autant que son neveu, interrogé, n’a retrouvé dans ses documents que des esquisses de contes, notamment « à la manière de Goethe »  – ainsi qu’un cahier d’écolier noirci d’une sorte d’épopée moyenâgeuse se déroulant dans le bas Bugey intitulée « La Sorlinade » dont les personnages sont ses cousins et amis. Rien en rapport avec le conte « à la façon d’Henry de Régnier » qu’évoque son père en 1921.

Sans aucun doute, le récit de Corcelles n’a pas encore rendu tous ses mystères, mais il offre dès à présent une remarquable richesse …

Suite : La Cote 627 retrouve le soldat Louis de Corcelles : la visite (2)

 

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    • Janeaz Véronique

    • 1 juillet 2018

    • 14:41

    • Répondre

    Bonjour Philippe

    Un grand merci pour cet après-midi partagé.

    Votre scéance dédicaces en plein air, suivie d’une visite guidée de la Fontenelle -à 2 voix- … quel après-midi exceptionnel !

    Une excellence qui valait bien quelques heures de route..

    Je salue votre initiative à complémenter cet ouvrage quasi-introuvable, permettant ainsi une magnifique réédition.

    Un grand merci également à Yann Prouillet pour son accueil toujours chaleureux !

    Et je n’oublie pas les vosgiens toujours impliqués, permettant ainsi aux familles de contempler une nécropole particulièrement bien entretenue !

    Bonne continuation
    Veronique Janeaz

    • Philippe van Mastrigt

      Merci Véronique, ce fut un plaisir de vous rencontrer de visu pour la première fois. Yann et moi-même avons été touchés par votre présence, malgré le grand nombre de kilomètres. Et j’ai pu découvrir moi-même l’endroit même où votre arrière-grand-père est tombé, ce que je ne manquerai pas d’évoquer lors de mon deuxième article.

      Bien à vous

      Philippe

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