Pourquoi associer dans un article de ce blog le nom de Joseph Joffre et de Charles Barberot ? Tout simplement, parce que le généralissime rencontre à plusieurs reprises la trajectoire du commandant. Certes, le généralissime diffère en plusieurs points : 24 ans de différence ; méridional plutôt que de l’Est; officier de génie et non de l’infanterie. Mais les deux hommes sont forgés dans le creuset des cadres militaires français qui s’engageront en 1914 : l’aventure coloniale française de la fin du siècle.

Première rencontre à Madagascar

C’est d’abord à Madagascar que le jeune lieutenant d’infanterie de marine Barberot rencontre pour la première fois le colonel Joffre. Après une première période de deux ans en Crète et un passage en France, il est envoyé à Madagascar qui vient d’être conquise définitivement. Joffre, colonel du génie, est placé sous les ordres du général Gallieni. Il a comme mission de fortifier la base de Diégo Suarez, points d’appui essentiel de la France dans l’Océan indien.

Dès le lendemain de son arrivée, le vendredi 15 juin 1900, Barberot et les autres officiers sont présentés au colonel. Le lieutenant, dans une lettre à sa femme Alice, donne sa première impression :

Nous revenons de la réception. Le colonel Joffre a une belle figure. Il est blond, le teint très frais et très blanc, pas brûlé du tout, l’œil vif. Et cependant c’est déjà, quoique du génie, un vieux colonial. La colonne qui secourut Tombouctou après le massacre de Bonnier était sous ses ordres.

La référence à la colonne de Tombouctou est celle qui donna beaucoup de publicité au colonel du génie. Joffre avait organisé la colonne qui vint au secours des débris d’une unité française, presqu’anéanti.

Un peu plus tard, le lieutenant Barberot retrouve le colonel lors de la revue du 14 juillet, devant le général Gallieni. Mais il est vraiment repéré après sa première mission. Cette dernière s’inscrit dans la consolidation générale que Joffre entreprend pour Diego Suarez. Elle consiste à planter près de 300 km de lignes télégraphiques, ce qui nécessite le parcours de près de 2000 km. La mission terminé, Barberot se présente devant le colonel Joffre le 14 novembre 1900. Celui-ci demande à son supérieur le détachement le 12 décembre, pour prendre le commandement de l’un des nouveaux secteurs militaires qu’il souhaite créer. Le lieutenant est confirmé et en prend le commandement. L’aménagement, qui mobilise beaucoup de matériel pour les fortifications, est l’occasion d’un autre commentaire sur la personnalité de Joffre et l’esprit qu’il insuffle :

L’état-major compulse, étudie dossiers et décrets. Avec Joffre, rien n’est laissé au hasard.

Le 12 juin 1901, Joffre le sollicite pour une nouvelle mission pour préparer la construction d’une nouvelle voie de chemin de fer. Tout va très bien :

Je vais chez le colonel Joffre qui me présente à son ami le colonel Roques. On donne les ordres, on prépare mes papiers. A 11 heures, tout était terminé.

L’expédition implique un travail considérable. Joffre suit l’ensemble des chantiers qu’il a lancé et se bat avec le ministère pour obtenir ce dont il a besoin. Il partage tout cela avec les jeunes officiers. Le 16 septembre 1901, le lieutenant Barberot écrit :

Le colonel Joffre vient de Diego visiter les chantiers. A table, il nous raconte ses difficultés avec le Ministère des Colonies comment un projet.de fortification, envoyé à l’approbation de ce Ministère dont nous dépendons pour tout, lui est revenu modifié, pour des raisons d’économie, suivant les principes d’avant 1870, alors que les obus explosifs n’existaient pas. Le colonel Joffre commande, pour une batterie de rupture, quatre canons de 240 nouveau modèle. Le Ministère juge que ces canons sont trop chers, mais trouve des canons d’un calibre voisin qu’il envoie : ahurissement du colonel en voyant arriver de vieilles pièces hors d’usage

Seconde rencontre dans les Vosges

Après l’épisode coloniale et jusqu’au début de la guerre, il n’y a pas de traces dans le dossier militaire, d’une quelconque rencontre. Affecté au 133e RI, le capitaine Barberot croise peut-être le général lors des grandes manœuvres de l’armée.

Après le déclenchement de ce qui va devenir la « Grande Guerre », le front des Vosges est l’occasion d’une nouvelle rencontre. L’unité reçoit l’inspection du généralissime Joffre le 21 avril 1915. Pas de traces de cette inspection dans les courriers du commandant, mais le capitaine Cornet-Auquier, qui fait parti du bataillon Barberot, raconte à ses parents :

J’ai vu notre Joffre ce matin même à 9 heures. Nous avons tous senti passer le frisson… Un bel homme et avec une si bonne expression douce…, à voir cet homme écrasé de responsabilités si serein, si confiant, souriant, calme, on sentait ses forces à soi décuplées, l’espoir augmentait, la confiance devenait plus grande…

Dernière rencontre avant l’offensive du Linge

La dernière rencontre a lieu le 14 juillet 1915 à Krüth. Là, le 5e BCP et son nouveau commandant, au repos depuis les combats de l’Hilsenfirst, défilent devant le généralissime. Celui-ci vient inspecter les troupes d’Alsace qui viennent de remporter deux rares succès de l’année 1915 : la conquête de la vallée de Metzeral, et la reprise de La Fontenelle. Il vient surtout inspecter les derniers préparatifs de l’offensive du Linge, dont il est l’un des principaux instigateurs. Pas de témoignage dans les courriers de Barberot (ceux détenus s’arrêtent avant), mais l’un des hommes du 5e BCP, le sergant Bernardin écrit :

Revue du bataillon à Krüth, par le généralissime Joffre. Le bataillon est formé en lignes de colonnes de Cie. Le général arrive en auto. D’un pas encore alerte, il passe, en petite tenue, sur le front des troupes, dévisageant nez à nez les hommes du premier rang, et les inspectant des pieds à la tête. Je regrette que ma place de serre-file derrière la 2e section me tienne si loin : je voudrais plonger mes yeux dans ceux du grand chef t emporter comme un souvenir l’expression de son regard. Je n’en garde que l’image d’un homme grisonnant sous son képi à feuilles de chêne, assez puissant, presque bedonnant dans sa vareuse noire et son pantalon rouge.

Charles Elisée Barberot - Défilé devant le général Joffre - 1915 - 3

Le jour précédant, 13 juillet 1914, le général Joffre rend hommage au 133e RI pour son exploit de Metzeral et surtout de reprise de La Fontenelle. Le commandant Barberot l’a quitté depuis le 26 juin.

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