cornet-auquierIl y a un peu plus de 100 ans, le 2 mars 1916, disparaissait le capitaine André Cornet-Auquier, commandant la 1ère compagnie du 133e régiment d’Infanterie, à l’âge de 28 ans. Blessé quelques jours auparavant au ventre et évacué sur l’hopital de St Dié, il y succombe à ses blessures.

Qui s’intéresse aux combats du 133e RI dans les Vosges est familier du capitaine, qui a laissé un témoignage des combats à travers des courriers publiés après son décès par sa famille en 1917, Un soldat sans peur et sans reproche.

Né à Nauroy le 2 juillet 1887, Hector Fréderic Arthur André Cornet-Auquier est le fils d’un pasteur protestant. Il étudie les Lettres à Lyon et à l’université de Dijon. Il les poursuit à Liège, en Belgique, puis enseigne au Junior school St-Lawrence college de Ramsgate, en Angleterre.cornet auquier livre

Il revient servir dans l’armée en 1911, comme élève officier de réserve du 27e RI, puis comme sous-lieutenant de réserve au 133e régiment de Belley. Libéré en 1913, il traverse de nouveau la Manche pour devenir professeur à Glasgow (Écosse), puis au Pays-de-Galles, à Colwyn Bay.

Il est rappelé au 133e RI lors de la déclaration de guerre comme lieutenant. Il va s’y distinguer. Dès le 23 août, il prend ses quartiers en Alsace. Il est nommé à titre définitif à la tête de la 1ere compagnie, avec le soutien de son chef de bataillon – le commandant Barberot – et le capitaine Maxime Cornier (dont le portrait a été publié sur ce blog). Il sert énergiquement à la Fontenelle, notamment lors de la phase critique postérieure à l’attaque désastreuse du 27 janvier 1915. Il est vainqueur à Metzeral le 15 juin 1915, où il enlève « trois lignes de tranchées ennemies », puis à La Fontenelle le 8 juillet 1915, où il assure « énergiquement la commandement de son bataillon, dont le chef avait été tué ». Ces deux coups d’éclats lui valent, de son vivant, une citation à l’ordre de l’armée, la Légion d’honneur (remise par Joffre) et la Croix de guerre (cette dernière lui est remise par le commandant Barberot après Metzeral). La citation est la suivante:

Brillant officier, s’est distingué en toutes circonstances depuis le début de la campagne, particulièrement le 15 juin et le 8 juillet 1915 où il a brillamment entraîné sa compagnie à l’assaut. A assuré énergiquement le 9 juillet 1915 le commandement de son bataillon dont le chef avait été tué.

Sa « bonne étoile » lui échappe dans la nuit du 29 février au 1er mars 1916, quand son cantonnement est bombardé à Dénipaire, dans les Vosges. Il est grièvement blessé . Il décède quelques heures plus tard à l’hôpital mixte de Saint-Dié.

Les liens entre le commandant Barberot et le capitaine Cornet Auquier sont très forts Cornet-Auquier évoque à de nombreuses reprises le commandant dans ses écrits, montrant la proximité que créé cette guerre des tranchées entre les hommes, et dressant un portrait plus intime et humain :

J’ai un commandant épatant, très calé, et en qui j’ai une confiance absolue, ce qui est énorme. Il me pousse et veut faire de moi un « chef », m’a-t-il dit (4 octobre 1914)

Je lis: « Le lieutenant-colonel Dayet, commandant le 133e, envoie ses félicitations à Monsieur Cornet-Auquier promu lieutenant. » Mon chef de bataillon et un capitaine que j’aime beaucoup [il s’agit du capitaine Cornier] avaient ajouté au bas: « Nous y ajoutons les nôtres. » (28 octobre 1914)

Nous avons offert une croix à notre cher Commandant [le commandant Barberot vient de recevoir la légion de d’honneur]. Nous la lui avons remise dans l’intimité, et ce fut très touchant. Jacquier a chanté : « Brodons des étendards et préparons des armes », moi, j’ai récité: « Après la Bataille », mais en l’arrangeant à ma façon comme une parodie. Je crois que jamais je n’ai vu le commandant se tordre de la sorte. Il a dit : « Il y a des ressources à la 1ere Compagnie. » (9 décembre 1914)

Je vous ai dit que je mangeais maintenant avec le commandant Barberot, et je vous assure que nous faisons de bonnes parties de rire. Le commandant et moi sommes d’ailleurs les deux boute-en-train de la bande, et le capitaine Cornier, mon ami, avec qui je loge, fait les meilleurs jeux de mots, avec un air de ne pas y toucher. C’est un homme excessivement bien, très froid, très consciencieux, et avec qui j’apprends beaucoup. (14 janvier 1915)

J’ai fait un couplet sur le commandant; ça se chante sur l’air de : « Bois mystérieux et forêt profonde ». Le commandant s’est bidonné! Il veut que je le lui copie. J’ai fait ça en faisant ma tournée à travers nos positions. Je me propose de faire quelque chose d’analogue sur tous les officiers du bataillon. (17 janvier 1915)

L’autre jour, nous avons découvert, dans les ruines d’une ferme brûlée et abandonnée, un vieux haut-de forme, mode 1830, et dans quel état! Je m’en suis affublé, et j’ai fait l’ouvrier anglais endimanché et soûl! Je crois que jamais je ne les ai fait autant rigoler. Le commandant et le capitaine Cornier en étaient réellement malades. Je faisais semblant de ne plus pouvoir même allumer une cigarette, et j’ai usé ainsi la moitié d’une boîte de tisons d’un copain. La conversation avait lieu moitié en français parlé comme un Anglais le parle, et il fallait les entendre. Le commandant a dit qu’il n’a jamais autant ri que depuis le début de la campagne. Vous voyez que pour le moment du moins nous ne sommes pas à plaindre. (26 janvier 1915)

Hier, j’arrive chez le commandant que la situation tracasse et qui se fait du souci ; au bout de cinq minutes, je l’avais déridé. — « Ah ! vous avez bien fait de venir, vous me remontez ! » (25 février 1915 – le commandant doit faire face à la pression allemande qui a occupé une partie de La Fontenelle après l’assaut désastreux du 27 janvier)

J’ai fait, cette nuit, étant de garde aux tranchées, une parodie de Mignon. Le commandant l’a immédiatement réclamée :

— Quel âge as-tu?
— Les prés ont reverdi, les fleurs se sont fanées.
Et je viens du Kaiser combattre les armées.
— Quel est ton nom?
— Ils m’appellent Hector
Et puis André encore.
— Quels pays lointains as-tu traversés pour venir jusqu’ici?
Vers quelles contrées lointaines as-tu porté tes pas?
— Connais-tu le plateau de pierre et de rocher,
Le plateau des pruneaux, des grenades vermeilles,
Où tombent des marmites qui n’ont rien de léger,
Où la balle bourdonne, ainsi que des abeilles,
Où fait rage toujours, comme un don de Satan,
Un éternel hiver sous un ciel terrifiant?
Hélas! que ne puis-je m’enfuir
De ce secteur afïreux où Bulot (1) m’exila
C’est là…
C’est là qu’il me faudra vivre
Sécher, peut-être mourir…
etc..
Connais-tu la tranchée où veillent nos soldats,
Et le bois de fayards où, lorsque la nuit tombe.
Le Bavarois nous guette en se terrant bien bas?
Et la sape Dumont, où vient valser la bombe.
Et, s’envolant au ciel, pareils à des oiseaux.
Les gros minenwerfers qui nous brisent les os…
C’est là.,, etc..
Vous pouvez constater que le moral n’est pas mauvais puisqu’on fait des vers.

(2 mars 1915)

Huit poilus de ma compagnie ont tenu en échec, cette nuit, de 80 à 100 Boches qui, armés de bombes, grenades, fusils, revolvers, haches, venaient tenter un coup de main contre un de nos postes avancés. Après une demi-heure de combat, l’ennemi ahuri par le bruit fait par nous, aveuglé par mon projecteur, a battu en retraite. Un de mes hommes, blessé à la main et à la cuisse, a continué à lancer des grenades jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Le chef de poste, un sergent, a été épatant de sang-froid, lançant lui aussi ses grenades sous une pluie de balles ! Le commandant Barberot a adressé aux compagnies de son bataillon cet ordre du jour : « Vive la 1ère compagnie! » (25 mai 1915 – il s’agit d’un coup de main allemand à Battant-de-Bourras qui échoua)

Le commandant Barberot me propose pour une citation à l’ordre de la Division, pour les services rendus, depuis 8 mois, comme commandant de compagnie. J’en suis tombé des nues. Je lui ai dit que je n’avais fait aucune action d’éclat, et que je ne voulais pas être cité. Il m’a répondu : « Quand une compagnie a la valeur morale et le courage de la vôtre, elle le doit à son chef, par conséquent… Et puis d’ailleurs c’est mon affaire. » — Je n’ai pas insisté. Vous me voyez avec la Croix de guerre! (30 mai 1915)

Ce matin a eu lieu une bien touchante cérémonie : le commandant Barberot m’a remis, devant ma compagnie, la Croix de guerre avec palme. Il a adressé quelques paroles à mes hommes, et a lu le texte de ma citation à l’ordre de l’armée. Il a terminé en disant : « C’est pourquoi je suis heureux d’épingler la Croix de guerre sur la poitrine de mon ami le capitaine Cornet-Auquier. » Ce mot « ami » m’a fait un plaisir immense. Puis il m’a embrassé sur les deux joues. (21 juin 1915 – cette remise fait suite à la prise de la cote 830 par la compagnie du capitaine).

Le commandant et moi ne nous quittons guère ; la mort de notre excellent ami, le capitaine Cornier, nous a encore rapprochés ; nous avons partagé la même chambre, la même botte de paille, le même morceau de fromage, le même croûton de pain. (22 juin 1915)

La bataille est terminée [il s’agit de la bataille de Metzeral], pour le moment du moins, et nous avons notablement progressé. — Les prisonniers allemands avouent des pertes énormes ; ils paraissent tout heureux de s’être rendus, mais ils ont eu d’abord une peur terrible d’être fusillés. Leurs officiers, nous disent-ils, leur racontent que nous tuons nos prisonniers et qu’ainsi ils ont intérêt à se battre jusqu’au dernier. Nous leur prouvons  le contraire en étant aussi bons que possible avec eux. Le commandant et moi leur avons donné du tabac et des cigarettes. On peut haïr la nation et ses chefs, mais ces soldats, pris individuellement, n’ont fait qu’obéir. Des êtres qui au contraire ne savent  inspirer aucune pitié, ce sont les officiers ; la plupart sont arrogants à gifler. (23 juin 1915)

Le commandant est en forme, il raconte ses histoires avec une verve inouïe, qui arrache des éclats de rire si frais, si gais ! C’est délicieux. (25 juin 1915)

Le commandant Barberot, appelé au commandement du 5e chasseurs, a fait, hier, ses adieux à son bataillon; il a su, comme toujours, trouver les mots qui portent. Tous pleuraient. Vous ne pouvez vous faire une idée des acclamations dont il a été l’objet. Quand son bataillon se fut éloigné sur la route, et que lui regagnait, la tête basse, sa demeure, on l’a vu qui se retournait encore, et portant sa main à son képi saluait une dernière fois ses enfants. Pauvre premier bataillon ! Voilà ce que nous ont valu nos succès! J’ai le moral bas depuis ce départ ; mais il faut réagir en souvenir de lui, pour les hommes, pour ceux qui comptent sur nous, pour le pays. (26 juin 1915)

Le commandant Barberot me manque beaucoup. Je me sens si seul, après toutes ces secousses ! Je ne suis pas encore remis de ces émotions pénibles, j’ai comme une angoisse au cœur. (15 juillet 1915 – juste après sa remise de légion d’honneur par Joffre, et après la reprise de La Fontenelle où il s’est illustrée).

L’après-midi, M. M…, chef de la sûreté de l’armée et moi sommes allés à Plainfaing, pour déposer deux couronnes sur la tombe du pauvre cher commandant Barberot, tombe bien modeste : un tertre, une croix de bois, une couronne des chasseurs, de petites fleurs des champs fanées. Dire que cet homme si supérieurement intelligent et cultivé, si vivant et à l’activité si débordante repose là sous quelques pieds de terre. C’est inimaginable ! Je ne me consolerai jamais de la mort de cet homme. (29 août 1915 – le commandant Barberot est tué le 4 août 1915 et enterré provisoirement à Plainfaing)

Sa fiche mémoire des hommes a bien entendu été indexée. On peut aussi trouver son dossier de légion d’honneur sur la base Leonor.

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