L’Association des Écrivains Combattants (dont je suis membre depuis peu, et invité pour le prochain salon le 16 février 2019) vient de publier le dernier numéro de sa revue L’Ecrivain Combattant. Elle laisse un espace à un joli article (ici) sur mon deuxième ouvrage « En Mémoire d’un Fils« , dans lequel est louée la qualité de l’impression, le travail d’annotation et les illustrations, ainsi que la belle écriture de Louis de Corcelles. Pourtant, le contenu laisse dubitatif l’auteur de l’article. Louis de Corcelles, par une « distance aristocratique », resterait dans son « monde », manquant d’empathie pour ses camarades dont il ne parlerait pas, et la vie quotidienne des tranchées. Resteraient les combats dont il rapporte (trop) les détails à ses parents, échappés de la censure pourtant sévère, récits trop précis, trop beaux pour être vrais. Demeure enfin une critique de récit hagiographique qui conclut l’article … et que je ne partage pas. A tous ces points, je propose dans ce billet d’y répondre, ainsi qu’à d’autres échos critiques entendus récemment.

De l’hagiographie

Ce que l’on peut qualifier d’hagiographie est une catégorie bien connue de publications au lendemain de la guerre (ou pendant). C’est le témoignage de parents en hommage à un fils, un père ou un mari disparu, le souhait de perpétuer son souvenir par un récit, un portrait, ses carnets ou ses courriers. Il en existe plusieurs autour des unités évoquées dans ce blog. Citons par exemple :

  • Capitaine André Cornet-Auquier, Un soldat sans peur et sans reproche, Extrait de sa correspondance et Discours prononcé par le pasteur H.Gambier, Société d’Édition de Toulouse, 1918
  • Claude Aguétant, Charles Aguétant (1891 – 1914), Librairie Plon, 1916
  • Abbé Lorette, Le Commandant Piébourg (1879-1918), Bloud et Gay, 1922

Rappelons que l’hagiographie est à l’origine le récit de la vie d’un saint. Son sens s’est élargie progressivement, avec une dimension critique :  on parle d’hagiographie pour désigner un écrit (une biographie, l’analyse d’un système philosophique, etc.) trop favorable à son objet, c’est-à-dire manquant de recul et/ou ne laissant guère de place à la critique.

Hagiographie du père, récit du fils

Mais peut-on parler d’hagiographie pour le récit publié en 1921 ? L’intention du père de Louis de Corcelles, qui fait imprimer les exemplaires en 1921, est certainement celle-là, et son introduction narrant à la fois les conditions de sa mort et le portrait qu’il dresse de son fils en font en quelque sorte un « saint ». Reste le corps du texte, ces lettres nombreuses qu’écrit son fils et qui font son véritable intérêt historique. Ceux-là ne sont pas de cette catégorie décriée car leur rédaction ne relève pas de cette construction. Ce sont des correspondances familiales quotidiennes d’un soldat à ses nombreux parents, rapportant son quotidien et ses combats, multipliant ses demandes, livrant ses réflexions.

Comme toute correspondance, l’écriture filtre ce qu’il veut bien tracer. Le fils ne souhaite pas décevoir son entourage, et trie dans son quotidien pour ne communiquer que ce qu’il veut partager. Il applique dans son écriture son habitus social, une retenue (plus qu’une distance) aristocratique dans la relation avec ses parents. Ce n’est pas ici un carnet intime, qui livrerait un état d’esprit, mais un récit qu’il propose à sa famille. C’est bien entendu un piège pour le lecteur, qui réduirait la réalité vécue à ce récit. Et l’on sait que Louis de Corcelles tait soigneusement certains aspects de son quotidien, comme les travaux de fortification qui lui pèsent. Mais à l’historien de faire son travail et de rétablir ces éléments, ce qui a d’ailleurs été l’une des intentions de mes nombreuses annotations.

Possibles tris

Reste une suspicion que je reconnais au texte : un filtrage éventuel des courriers par son père, afin de retirer ceux qui auraient pu modifier l’image. C’est possible, et les cartes postales absentes de l’ouvrage de 1921 et retrouvées par hasard peuvent le laisser penser. Certaines phrases de ses cartes montrent un jeune soldat soumis à rude épreuve et souffrant de sa nouvelle condition de soldat. Mais il est difficile de le confirmer.  Il y a aussi l’absence de correspondance (sauf une lettre) pendant sa formation à Saint Cyr, mais que le père confirme explicitement. Il est bien possible que son fils n’ait eu l’opportunité d’écrire pendant sa formation. Il reste que ce filtrage éventuel n’a pu qu’être limité. Le volume de lettres est important et, sans équivoque, représentatif. Peut-être n’a-t-on voulu effacer que quelques « faiblesses « …

En résumé, je dirai que la publication de l’ouvrage résulte bien d’une démarche hagiographique mais ses courriers échappent à cette nasse. Ils demeurent similaires à d’autres recueils de lettres reconstitués bien plus tard par des historiens ou des descendants, et il n’y a pas de raison de les traiter différemment. Différent des carnets (comme par exemple ceux de Joseph Saint-Pierre ou de l’Aspirant Laby), ils sont aussi différents des récits écrits postérieurement par certains combattants (comme par exemple le récit de Joseph-Laurent Fénix), ces lettres ont leur logique propre.  Comme les autres sources, elles ont leurs limites car l’écriture demeure dans tous les cas une médiation. A l’historien d’introduire le recul indispensable et la critique argumentée.

Du témoignage du soldat Corcelles

Une seconde critique portée aux lettres de Corcelles serait l’absence d’empathie portée à ses camarades de tranchées et son quotidien. Le jeune engagé privilégierait dans ses échanges « son monde », entre « chères études » et famille, et surtout ses combats. Un jugement de valeur qui surprend quelque peu cent ans plus tard (les « bons récits « seraient-ils ceux qui respecteraient d’autres canons ?), alors que l’histoire a remplacé l’horizon humain.

Le récit de Louis, riche et représentatif

Certes, il n’est pas faux de remarquer à la lecture de l’ouvrage la richesse des récits de combats. L’apport de Corcelles est d’ailleurs exceptionnel sur certains épisodes, comme la prise de la cote 627 ou celle de la cote 830. Et il est vrai aussi que sa production épistolaire comprend un échange intense avec sa famille et surtout l’évocation continue de ses études de chartiste, sa passion de l’histoire et de l’antiquité. Faut-il le lui reprocher ? Cette caractéristique est en fait commune au sein des intellectuels. On en trouve l’analyse dans l’ouvrage de Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ?, qui prend intentionnellement un angle sociologique de la Grande Guerre. Mariot remarque que tous les « lettrés » (et cela vaut pour un Barbusse ou un Theillard de Chardin) continuent de cultiver leur différence au front à travers leurs activités intellectuelles. Une manière de conserver une distance avec leurs camarades. Corcelles ne fait pas exception.

La présence du quotidien et des hommes

Nonobstant ce point, le récit n’ignore nullement le quotidien des tranchées et n’observe par le silence sur les frères d’infortune. On peut remarquer que les détails portent d’abord sur les officiers de son régiment : le lieutenant Munsch, le capitaine Cornet-Auquier, le commandant Barberot, le capitaine Cornier… Il est vrai qu’il s’agit de « son monde », lui dont les frères, beaux-frères et cousins sont pour la plupart officiers. Il faut aussi remarquer que dans bien d’autres récits, ces « figures d’autorité » font l’objet des descriptions. Les regards sont portés sur eux, ils (s’)imposent aux hommes … on les porte donc dans ses écrits.

Quand il s’agit des camarades au sein de la troupe, leur évocation est généralement anonyme. A plusieurs reprises Corcelles mentionne le sujet de leurs conversations : le Bugey, leur « pays », les opérations et ce qu’il aurait fallu faire. Il y a aussi les dîners, la participation du bataillon aux offices religieux… Les combats sont pourtant l’occasion de nommer ceux qui tombent, notamment quand ils sont des villages liés à la famille, comme le « pauvre Vivier de Chazey ». Car contrairement aux intellectuels que Nicolas Mariot étudie, Corcelles est le fils et petit-fils de notables du Bugey et s’enracine profondément dans sa géographie, ses communes et ses hommes. La coupure avec ses camarades, culturelle et sociale, se retrouve atténuée par cette proximité.

Restent quelques portraits anonymes, dont l’un est le plus étonnant car ouvertement politique. C’est celui d’un camarade, dont Corcelles se moque avec un profond réflexe de classe :

On rencontre à la guerre des gens singuliers : j’ai dans ma section, un espèce de dégénéré, socialiste et directeur de cinéma à Saint-Gervais. Au repos, il passe ses journées à fignoler de ridicules cartes postales dont je vous envoie un spécimen. Il réalise, je crois, le comble de la platitude. C’est réjouissant au possible. Flaubert l’eût fait encadrer.

Quant à la vie quotidienne des tranchées, là aussi Corcelles donne de nombreux détails : son hébergement dans les cahutes de l’Ormont, la nourriture, les poux, les colis, le casernement au repos… auxquels s’ajoutent les coups de main et bien entendu les combats, décrits à vue d’homme. 

Non, il ne me semble pas que les courriers de Louis de Corcelles soient ignorants du monde qui l’entoure. Trouve-t-on des choses bien différentes dans d’autres recueils de courriers ? Ceux que j’ai pu lire, y compris les carnets (un style bien différent car écrit d’abord pour soi-même) ne sont pas différents, si ce n’est le ton et la vision du combat. Mais c’est peut-être cela le problème…

Des origines sociales

Si l’article publié dans la revue de l’AEC évoque les origines sociales de Louis de Corcelles, c’est pour y trouver un facteur explicatif de la faible empathie du personnage pour ceux dont il partage le sort. Corcelles aurait une sorte de « réflexe de classe ». Depuis la publication du livre, j’ai pu remarquer à quelques occasions des crispations sur son origine aristocratique et recevoir le conseil de ne pas le mettre en avant. Signe que ce qui n’est qu’une dimension intéressante des écrits, notamment dans une approche sociologique de la Grande Guerre, heurte des sensibilités (actuelles ?) et parfois des enjeux de mémoire. Certains auraient même conseillé à Yann Prouillet de ne pas publier l’ouvrage… et je le remercie d’avoir poursuivi ce projet.

Corcelles, « victime » des débats autour de la Grande Guerre ?

Au cours des années ’90, l’intérêt sur la Grande Guerre s’est déplacé vers les combattants. La publication de Paroles de Poilus par Jean-Pierre Guéno, des Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier par Rémy Cazals et bien d’autres , se sont attachés à la condition des combattants dans les tranchées. La disparition des derniers témoins, l’exhumation de nombreux documents au sein des familles ont alimenté jusqu’à aujourd’hui ce flux. L’un des grands sujets objets de controverses – autour de cette question centrale du « comment ont-ils tenu ? » –  fut le thème du consentement patriotique, défendu par l’école de Péronne. L’idée d’une acceptation du conflit armé par les combattants eux-mêmes (je simplifie) fit réagir un ensemble d’historiens qui se regroupèrent autour du CRID (Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918). Travaillant sur les écrits de centaines de poilus, notamment ceux de combattants des milieux populaires, Wikipédia résume ainsi leur approche : 

Les membres du CRID 14-18 opposent [aux] explications psychologiques [de l’école de Péronne] une lecture sociale de la guerre, insistant sur le poids des institutions et les différences sociales au sein de l’armée française. Ainsi, le patriotisme est surtout le fait d’une élite dont les écrits, largement diffusés, ne sont pas représentatifs de toute la société. Dans le comportement de l’ensemble des soldats, la « contrainte » exercée par l’armée joue un rôle, mais elle n’est pas dissociable d’autres facteurs comme le conformisme social.

L’intérêt pour le vécu des combattants – surtout ceux des classes populaires, les plus nombreuses au front – et aussi, dans une certaine mesure l’émotionnel contemporain très partagé pour cette guerre (qui n’a pas dans sa famille un parent engagé, blessé ou mort en ’14 ?), avec sa souffrance (réelle !) des combattants, et l’horreur des combats, pourraient – je le pense – écarter parfois ce qui ne « rentre pas dans le cadre ». Cela peut se faire de manière subtile et argumentée (« ce récit n’est pas représentatif » etc…), ou de manière inconsciente (et jamais avoué – « on n’aime pas ce profil »). Les lettres de Corcelles – mais aussi du commandant Barberot et bien d’autres – seraient-ils « incorrects », parce qu’ils ne véhiculent pas les éléments de langage recherchés ?

Personnellement, je constate qu’effectivement, le vécu des événements est très différent. Chaque combattant vient avec son bagage social, ses valeurs, sa personnalité, et le vécu ressenti n’est donc pas le même. J’ai pu dans l’ouvrage mettre en parallèle pour un même événement les écrits de Louis de Corcelles avec ceux du soldat Comte par exemple, bien moins « patriotique ». Ce sont ces différences qui sont si intéressantes, et alimentent la réflexion plus de cent ans plus tard. Reste à porter un regard avec la distance appropriée, tout en se méfiant de ses propres grilles. Et surtout, en conservant à l’esprit les multiples possibilités de lecture possible, sans nécessairement les hiérarchiser.

Ne pas oublier les facettes multiples de la Grande Guerre 

Lors du salon du livre militaire des Invalides, j’ai pu échanger rapidement avec le colonel Michel Goya, docteur en histoire et notamment auteur du livre « L’invention de la guerre moderne ». Il venait dédicacer son dernier livre consacré à la victoire de 1918 : Les Vainqueurs, Comment la France a gagné la Grande Guerre (Taillandier, 2018). Nous avons échangé sur sa préface, qui prenait volontairement le contre-pied du courant dominant. Il écrit ainsi : 

Et puis, progressivement, cette armée si imaginative est devenue conservatrice. Il y a eu le désastre de 1940 qui a jeté d’un seul coup le doute sur la génération des vainqueurs de 1918. L’histoire de la Première Guerre mondiale s’effaçait du champ de l’étude et de l’enseignement puis y revenait abordée sous un angle social et anthropologique. L’étude de la Grande Guerre devenait l’histoire de la vie dans les tranchées ou à l' »arrière ». Le pourquoi de tant d’efforts s’effaçait au profit de leur description, en périphérie des combats. De la même façon, le 11 novembre n’était plus célébré comme le moment de la victoire, si chèrement acquise, mais comme celui de la fin de la souffrance des combattants. Pour autant, quand mon grand-père me racontait les batailles de la Somme ou de Champagne, il ne parlait jamais de ce qu’il avait enduré, on pouvait même avoir l’impression en l’écoutant que ces événements extraordinaires, les seuls qu’il racontait encore soixante ans plus tard, étaient plutôt des souvenirs de vie prodigieuse et de grande camaraderie. Non, il parlait des combats qu’il avait menés pour la victoire contre les Allemands. 

Et il conclut : 

C’est pour réhabiliter la mémoire de cet homme et de ses camarades que j’ai entrepris de me pencher sur leurs combats […]

Sans me prononcer sur le fond, Michel Goya a le mérite de rappeler que la Grande Guerre a plusieurs visages, y compris pour les combattants. Et que leur ressenti fut divers au cours du temps, y compris la fierté pour beaucoup de survivants de revenir en vainqueur. Je formule alors le voeux que des textes comme ceux de Corcelles contribuent à alimenter chercheurs et curieux dans l’éclairage de la complexité sociologique de cette guerre au lieu d’une mise à l’écart trop rapide pour simple « délit de faciès ». Le débat reste bien entendu ouvert…

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