Cette formule, sous la plume du colonel Brissaud-Desmaillet, commandant la 3e brigade de chasseurs, conclut son compte-rendu des combats du 29 juillet 1915 au Linge (cote 24 N 2381 du Service Historique de la Défense), avant une autre, qui sonne comme une conjuration mais n’en reste pas moins vague : « Celles éprouvées par l’ennemi dans ses contre-attaques sont par contre très fortes. » L’on se rassure comme on peut, surtout sans chiffres à l’appui.

Eric Mansuy, qui vient de publier dans la revue des Annales de l’Est ses travaux sur les pertes et tués du Linge, et avait déjà publié sur ce blog une étude approfondie des pertes du 5e BCP (bataillon du commandant Barberot) pendant cette bataille, revient sur la journée spécifique du 29 juillet 1915, et m’a permis de publier son étude.

Retour sur la journée du 29 juillet 1915

Sur le terrain, rien ne masque les résultats de l’assaut qui vient d’être livré par les troupes françaises : cette sinistre journée du 29 juillet 1915 vient d’éclaircir les rangs de six de ses bataillons de chasseurs en infligeant à deux de ceux-ci les plus lourdes pertes de leur séjour au Linge. Pour tenter de comprendre comment ces quelques heures de lutte se sont achevées de la sorte, en particulier pour les deux bataillons romarimontains (les 5e et 15e bataillons de chasseurs à pied), reprenons le fil des événements.

Les objectifs

Le 29 juillet, à 3 heures 30, la 3e brigade de chasseurs émet un « ordre préparatoire à l’attaque ». Celui-ci, engageant une « reprise de l’offensive de la 129e division », désigne le Schratzmännele comme objectif des troupes d’assaut. Le 5e BCP reçoit pour mission d’attaquer du collet du Linge (exclu) au piton du Schratzmännele inclus ; à sa droite, le 15e BCP doit attaquer le piton du Schratzmännele, en direction de l’angle Nord-ouest de la petite carrière. Le 5e doit être prêt à 11 heures face à son objectif, derrière le front occupé par les avant-postes du 54e BCA. Quatre compagnies du 5e BCP auront préalablement été relevées avant 8 heures par des fractions disponibles des 106e BCA et 121e BCP, qui assureront l’inviolabilité du front sous les ordres du commandant Chenèble, du 106e. La réserve générale de la 3e brigade est constituée des restes des 14e et 30e BCA, et, à partir de 11 heures, de deux compagnies du 54e BCA.

L’ordre d’opérations pour l’attaque du 29 juillet 1915, qui fait suite à l’ordre préparatoire, met l’accent sur la nécessité pour le 5e BCP de conserver « une liaison étroite avec la gauche du 15e bataillon », et prescrit en outre au commandant Barberot « d’organiser sa ligne principale de résistance légèrement en arrière de la crête de la croupe du Schratzmännele, ne poussant sur la crête et à l’Est que des postes d’écoute. Le franchissement de la crête et la progression sur le revers Est de la position ennemie fera l’objet d’une nouvelle opération. » Les directives sont bien optimistes… Et pourtant, l’on peut dire que les choses ont été hardiment pensées : « Une section de 65 est mise à la disposition du commandant Barberot comme batterie d’accompagnement. Cette section s’efforcera de s’établir à l’Ouest de la crête du Schratzmännele pour démolir une tranchée allemande établie en contrebas du Lingekopf, en angle mort par rapport à notre ligne de défense d’où l’ennemi pourrait envoyer des feux d’écharpe sur la ligne conquise. » Si la « lourde » et l’artillerie de campagne répondent aux attentes de l’infanterie, les artilleurs de montagne n’auront donc qu’à parachever le travail au plus près des lignes ennemies. A 15 heures 30, le sort en sera jeté.

La préparation d’artillerie

La préparation d’artillerie débute dès 7 heures : une batterie de 120 long, établie à Barançon, règle son tir sur une batterie de gros calibre des environs de Lapoutroie. Quant aux tirs de destruction, ils sont entamés à 11 heures. Des ordres sont également transmis au commandant du Groupement VI, dont l’artillerie se trouve au Nord-ouest et à l’Ouest du Noirmont, constituée de 4 pièces de 65 mm, 10 pièces de 90 mm, 4 pièces de 75 mm : ce sont les abris de mitrailleuses du Rain des Chênes qui doivent être aveuglés ou détruits, « si possible entre 15 heures et 15 heures 30. » Le journal de marches de l’artillerie de la 129e DI nous instruit ensuite sur l’ouverture du feu : elle doit être « soudaine et brutale, à 15 heures. » Puis, « pendant les 10 premières minutes, tir sur les premières lignes de défense, pendant le quart d’heure suivant sur les deuxièmes et troisièmes lignes, et pendant les 5 dernières minutes sur la première ligne. » L’artillerie divisionnaire de la 47e DI prête également son concours à l’opération, puisqu’une partie de ses batteries doit effectuer un tir d’obus fumigènes sur la route Bärenstall – Wahlenstall, auquel succéderont, sur le même objectif, des obus explosifs une demi-heure avant l’attaque. Au final, la préparation d’artillerie, de 15 heures à 15 heures 30, « a paru très efficace », pour reprendre les termes du journal de marches de l’artillerie de la 129e DI. Pour les chasseurs, le moment est venu de s’en assurer, et de sortir de la tranchée.

L’attaque française et la riposte allemande

Le compte-rendu du colonel Brissaud-Desmaillet, qui recoupe, sans surprise, le contenu du journal de marches de la 3e brigade de chasseurs, nous informe qu’en position depuis 11 heures, « le 5e bataillon progresse d’abord facilement jusqu’au changement de pente à l’Ouest de la crête, mais arrivé là, il est en butte à des feux violents de mitrailleuses partant de blockhaus non détruits et de tranchées fortement occupées sur la crête du Schratzmännele.

A 15 heures 45, l’artillerie ennemie déclenche sur les lisières Est des bois de l’Hörnleskopf, sur les boyaux de communication, sur le saillant Sud-ouest du Linge, un furieux tir de barrage, d’une intensité inouïe, qui ne se ralentira qu’à 20 heures 30.

A 16 heures, profitant des effets de son tir de bombardement, l’ennemi attaque violemment nos positions du collet du Linge. Après plusieurs tentatives, après des pertes très sévères, l’ennemi est finalement rejeté dans ses tranchées à 16 heures 55.

A 17 heures 30,  après l’échec de cette contre-attaque, le tir de l’ennemi redouble de violence et pendant une demi-heure, l’ennemi arrose nos positions et les emplacements où il croit nos réserves rassemblées, d’une quantité énorme de projectiles de tous calibres. »

Outre l’emploi à ce moment, par les Allemands, de projectiles de 210 mm, indiqué dans le journal de marches de la 3e brigade, le journal de marches de l’artillerie de la 129e DI mentionne également qu’une « batterie de 77 vient se mettre en batterie à la lisière Est de la petite clairière du Rain des Chênes, et ouvre le feu en obus fusants sur toute la crête du Lingekopf – collet du Linge. Nos contrebatteries et quelques pièces de 75 les prennent sous leur feu et les réduisent rapidement au silence. Un coup heureux fait sauter un caisson que l’on voit brûler à la lisière. »

Dix minutes plus tard, « à 17 heures 40, une très violente contre-attaque menée par les chasseurs de la Garde s’élance contre nos positions du Lingekopf et est finalement repoussée par le 121e en laissant entre nos mains quelques prisonniers.

A 20 heures, contre-attaque générale, facilement repoussée vers 20 heures 15.

Le bombardement continue jusqu’à 21 heures, puis faiblit et n’est plus continué jusqu’à 24 heures que par un arrosage lent de toutes nos positions.

A ce moment, la situation n’a donc pas changé sur toute notre ligne. Le 5e bataillon, du collet du Linge au Schratzmännele, est accroché au changement de pente ; il s’y est renforcé, a repoussé deux attaques dirigées contre lui et reste par sa droite et sa gauche avec le 15e bataillon et le 121e bataillon.

Quelles pertes au soir du 29 juillet 1915 ?

Le chiffre des pertes de notre côté est encore inconnu. Celles éprouvées par l’ennemi dans ses contre-attaques sont par contre très fortes. »

« Le chiffre des pertes de notre côté est encore inconnu » ? Cela n’a rien de surprenant au moment où le colonel Brissaud-Desmaillet rédige son compte-rendu. Les états de pertes et autres rapports établis ensuite, parfois plusieurs jours plus tard, comme au 15e BCP le 3 août pour les pertes du 26 au 31 juillet, nous instruisent à présent sur l’étendue de la saignée subie par ces unités. Car non seulement l’objectif fixé par la 129DI, relayé par la brigade, n’a pas été atteint, mais il a aussi et surtout coûté très cher aux effectifs engagés.

Une première analyse des sources

Les premières archives permettant de s’en faire une idée sont celles des formations sanitaires.

L’Ambulance Alpine 1/75, au Wettstein, recense une légère hausse de ses entrées, qui passent de 138 blessés examinés, pansés ou opérés du 24 au 29 juillet, à 197 blessés examinés, pansés ou opérés du 29 juillet au 4 août.

Le nombre d’entrées de blessés à l’Ambulance Alpine 2/65, au Lac Noir, est un bien meilleur indicateur. Chaque action offensive, chaque coup de boutoir, y imprime sa marque, comme le prouvent ses archives :

20 juillet 1915 : entrée de 179 blessés
21 juillet : 77
22 juillet : 559
23 juillet : 136
24 juillet : 18
25 juillet : 7
26 juillet : 103
27 juillet : 499
28 juillet : 230

L’afflux des blessés de l’action du 29 apparaît alors très nettement :

29 juillet : entrée de 112 blessés
30 juillet : entrée de 244 blessés

Concrètement, comme la lecture du journal de marches du service de santé du 5e BCP nous l’apprend, les petits blessés du 5e sont arrivés au poste de secours du bataillon le 29 juillet vers 18 heures, les grands blessés vers 21 heures seulement. Ces 68 blessés, dont trois officiers – les sous-lieutenants Bernin, Gérard, Hennequin – ont été relevés et évacués avec l’aide des brancardiers de corps du 51e corps d’armée. Acheminés vers l’Ambulance Alpine 1/75, ils y séjournent « le minimum de temps imposé par la gravité de leurs blessures ou les conditions d’évacuation, qui ne se font que la nuit », comme l’indique le journal de marches de cette formation. La destination de ces blessés est portée à notre connaissance par le contenu du journal de marches du service de santé de la VIIe Armée, grâce aux directives concernant les évacuations, arrêtées à la date du 12 juillet précédent :

« Les grands blessés recueillis dans la région de Wettstein seront évacués sur le secteur de la 47ème division par la route de Sulzern – Bolmesmiss – la Schlucht – le Collet, par les autos sanitaires qui pourront facilement circuler, la nuit, de Wettstein à Bolmesmiss et tout le jour entre Bolmesmiss et le Collet.

Les autres blessés transportables resteront dans le secteur de la 129ème et passeront par le Lac Noir, le Lac Blanc, Luspach, le Rudlin, pour aboutir aux formations arrières de la 129ème division et de l’HôE de Bruyères. La route Lac Noir – le Rudlin sera en grande partie réservée aux autos sanitaires. Du Rudlin, et éventuellement en cas de saturation de Bruyères, les blessés graves pourront être dérivés sur la 47ème également par la route du Valtin qui, actuellement, est bonne sur tout son parcours. »

Ainsi des blessés du Linge vont-ils ensuite mourir de leurs blessures :

– dans la zone de la 47e DI, à Gérardmer ;

– dans la zone de la 129e DI, au Lac Noir, au Rudlin, à Plainfaing, Fraize, Bruyères, voire Epinal, Gray, Besançon (sans parler d’hôpitaux bien plus éloignés parfois).

Une double source d’appoint est celle des journaux de marches du service de santé de la 129e DI et de son groupe de brancardiers divisionnaires, qui attestent de l’évacuation par ce dernier de 268 blessés le 29 juillet, et de 326 blessés le 30, soit un total de 594 évacuations pour ces deux jours.

Une analyse complète des pertes

Voyons maintenant comment prendre l’ensemble des pertes en considération. Le 29 juillet, un chiffrage certes lacunaire, dû au manque de certains journaux de marches ou à la tenue incomplète de registres ou états de pertes, nous permet néanmoins de nous appuyer sur un maximum de 1.050 pertes. Nous avons procédé de telle sorte que soient pris en compte le nombre le plus bas (« hypothèse basse ») puis le plus élevé (« hypothèse haute ») de tués, blessés, disparus, trouvé dans l’une ou l’autre des sources précédemment citées, en ne perdant pas de vue notre objectif : tenter de chiffrer au mieux les pertes – et non pas seulement les tués – de la journée du 29 juillet 1915. En cas de doute quant au nombre de tués, le nombre des fiches de décès de Mémoire des Hommes (MdH) est celui qui a été pris en compte, même s’il ne faut pas perdre de vue que l’indexation des fiches dudit site ne permet pas forcément de recoupements exhaustifs, sans parler des erreurs commises sur certaines de ces fiches, concernant des lieux et / ou dates de décès.

Les pertes du 29 juillet se déclinent de la manière suivante, par recoupements de journaux de marches, historiques, états de pertes, recensements du site FranceGenweb, fiches de décès du site Mémoire des Hommes :

Hypothèse basse

Hypothèse haute

Prenons ensuite comme étalon le 20 juillet 1915, et la première demi-journée d’offensive au Linge. Les pertes du 29, au regard de l’état des pertes établi par la 3e brigade pour le 20, sont évidemment moindres ; pour 1.603 pertes au maximum le 20 juillet, les blessés – au nombre de 1.081 – représentaient 67,4% de l’ensemble. Le 29, dans une « hypothèse basse », les 626 blessés valent pour 64,3% de l’ensemble des 973 pertes ; dans une « hypothèse haute », les 649 blessés se montent à 61,8% des 1.050 pertes.

Autre point de comparaison, dans une « hypothèse haute » : quand les tués du 20 juillet constituaient 25% des pertes, ceux du 29 juillet étaient 26%.

Un zoom sur les pertes des 15e BCP et 5e BCP

Rétrécissons la focale, et portons maintenant notre attention sur deux unités ayant particulièrement souffert le 29, en nous confrontant aux deux journées durant lesquelles les blessés ont afflué au Lac Noir, à savoir le 29, mais également le 30 juillet.

Les pertes du 15e BCP

Le 15e bataillon de chasseurs à pied nous pose un premier problème. En effet, si deux sources coïncident, une troisième vient en démentir le contenu :

Les pertes du 29 juillet varient ici de 261 selon le journal de marches du bataillon à 264 selon l’état des pertes établi par le bataillon ; de même, pour le 30 juillet, ces nombres varient de 16 à 18. Au final, ce sont donc 277 à 282 pertes qui sont enregistrées par cette unité en deux jours. Pourtant, en ne prenant en compte que les fiches des « tués à l’ennemi » du site Mémoire des Hommes, ce ne sont plus 55, voire 68 tués, qui apparaissent, mais 84. Un écart de ce type, nous avons déjà eu à l’affronter lors de la tentative de numération des pertes du Linge du 20 juillet au 20 octobre 1915, et il s’explique en fait relativement aisément : il n’est pas rare, loin de là, de trouver la mention « tué à l’ennemi » sur la fiche de décès d’un combattant blessé, décédé dans une formation sanitaire telle qu’une ambulance, ce que permet de découvrir ou de prouver la consultation du registre matricule dudit soldat lorsque cela est possible. Qui plus est, un chiffrage de pertes qui ne reposerait que sur les résultats d’une recherche sur le site Mémoire des Hommes serait incomplète, et par là même insatisfaisante, puisque ce ne sont pas uniquement les morts et les tués auxquels nous nous intéressons, mais aux pertes dans leur globalité – qui permettent en outre de s’interroger sur la perméabilité des catégories « tués », « blessés », « disparus ». Une conclusion, cependant, avant d’aller plus loin : les blessés du 15e BCP, durant ces deux journées, ont représenté 52,3 à 53,5% des pertes du bataillon.

Les pertes du 5e BCP

Ceci fait, venons-en au 5e bataillon de chasseurs à pied. Cette unité a le rare privilège d’être bien lotie sur le plan archivistique, puisque, outre son classique journal de marches, elle est nantie de l’existence d’un journal de marches de son service de santé. A la lecture de cette première source, nous dénombrons 148 pertes – dont 57 tués – le 29 juillet, et 20 pertes – dont 5 tués – le 30 ; à la lecture de la seconde, nous obtenons, en additionnant les fiches de décès de Mémoire des Hommes et le contenu du journal de marches « santé », 126 pertes pour le 29 – dont 58 tués, et non plus 57 – et 29 pertes le 30 – avec toujours 5 tués.

Un fait étrange tient à l’absence de disparus, quand le 15e BCP en accusait 64 à 74 – les autres unités éprouvées le 29 juillet en font pratiquement toutes état : ils sont 49 au 11e BCA, 3 au 115e BCA, 2 au 120e BCP, soit au total 118 à 128 avec ceux du 15e bataillon. Une fois de plus, les lacunes des archives ne nous permettent pas de lever le doute quant à cette « absence de disparus ». En nous recentrant sur les pertes avérées, il en résulte en revanche que les tués ont été au nombre de 57 ou 58, et le fait que le chiffrage du journal de marches soit inférieur d’une seule unité (57) au nombre de fiches de décès du site Mémoire des Hommes (58) est au moins encourageant. Il n’en va pas de même du nombre des blessés, qui valent pour 59,3 à 63% des pertes de ces deux journées, et présentent donc un écart conséquent dont nous ne saurions nous satisfaire.

Bilan

Pour conclure, et malgré la frustration et l’insatisfaction imposées par les carences archivistiques, les chiffres en notre possession font que nous sommes à même de comparer ce qu’a subi le 5e BCP du commandant Barberot à d’autres unités dans le même contexte. En 5 heures 30 d’affrontement, dans l’après-midi du 29 juillet 1915, les deux bataillons de Remiremont, lancés sur la barrière du Schratzmännele, ont accusé de 390 à 442 pertes, dont 103 à 132 tués. Triste bilan, mais ce n’était là qu’une manche parmi d’autres, avant que d’autres sacrifices ne soient consentis, sur le même terrain, dès le lendemain, puis surtout le 1er août, et les 4, 5 et 7 août.

Puisse cette esquisse de chiffrage nous rappeler que des fils, des frères, et des pères, étaient derrière ces nombres, et ce que nous leur devons.

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